jeudi 24 novembre 2011

Quand l’art n’est que spéculation - Une base de données hors du commun


Pendant des siècles et jusqu’à très récemment, le domaine du marché de l’art et des antiquités était réservé aux seuls professionnels et collectionneurs avisés. Sous le prétexte que l’information et la connaissance sont le pouvoir, cette petite confrérie internationale détenait le pouvoir de l’acquisition et de la vente des oeuvres d’art. Grâce à un individu hors du commun et à la technologie, ce domaine est en pleine révolution.

Sans être un collectionneur avisé, ni un connaisseur érudit, je m’intéresse au domaine des arts et plus particulièrement à la peinture depuis de nombreuses années. Que ce soit au Québec ou en voyage à travers le monde, je consacre toujours beaucoup de temps à visiter des musées ou des galeries et, lorsque possible, des salles de vente. Si les musées me permettent de mieux comprendre l’évolution des styles à travers les siècles, les galeries me renseignent sur les créateurs actuels et sur les tendances, tandis que les salles d’encan me permettent des rencontres avec d’autres amateurs et ainsi d’obtenir un aperçu du marché. Par ailleurs, j’ai toujours été fasciné et impressionné par le marché de l’art, car ce domaine m’est toujours apparu réservé à une élite de professionnels et de riches collectionneurs détenant un savoir peu ou pas disponible à tous.

Le marché de l'art paraît si déroutant pour les non-initiés qu’il semble réservé aux spécialistes et professionnels du domaine. Aux yeux des non-initiés, le marché de l'art est un monde fascinant, mais aussi inquiétant à bien des égards. Plusieurs rêvent de s'y aventurer, mais peu sont ceux qui le font pour des raisons qui sont aussi bien liées au manque de connaissances et d'argent qu'à la crainte d’investir dans l'inconnu. Il est difficile d’imaginer à quel point le marché de l'art peut être irrationnel et soumis à des comportements humains qui dépassent souvent l'entendement. Il est vrai qu'il s'agit d'un monde à part avec ses connaisseurs, ses spécialistes, « sa chapelle », ses légendes, ses coutumes et ses règles. Un monde pouvant créer la richesse des uns ou la ruine des autres. Un monde aussi risqué et fascinant que la bourse des valeurs mobilières.

Le marché de l’art existe depuis longtemps. Durant les périodes du Mésolithique et du Néolithique, l’art n’était que sacré. C’est au cours du premier millénaire avant J.-C qu'il a connu un développement important avec l'exportation à travers le bassin méditerranéen de statues et de poteries peintes. À Rome, les marchands d'art ont été très actifs de même que les imitateurs, les escrocs et les spéculateurs. Il faut noter que les premières ventes aux enchères connues y ont été organisées il y a 2000 ans.

Avec la chute de l’Empire, l’art perd de son importance. Ce n'est qu'à partir du XIVe siècle qu'un mouvement significatif apparaît en Italie et en France et que l'œuvre d'art, hors du contexte religieux, commence à devenir un objet de collection. Vers 1400, les familles royales et les grands seigneurs favorisent le commerce des objets d'art, des tableaux, des sculptures et des tapisseries. À partir du milieu du XVe siècle, une demande se manifeste pour les œuvres de peintres flamands lesquels avaient jusque-là surtout travaillé sur commande. On commence alors à vendre des peintures dans des foires à Anvers, en Hollande et aussi en Italie. Des négociants en œuvres d'art apparaissent à travers l'Europe. Les ventes aux enchères refont surface au XVIe siècle, des tableaux se vendent en France avec des certificats d'authenticité tandis que le marché est sujet à de brusques variations de prix. Durant la première moitié du XVIe siècle, les ventes d'objets d'art et de tableaux se sont généralisées sous l'impulsion des collectionneurs qui sont devenus de plus en plus nombreux. Au milieu du XVIIIe siècle, de grosses maisons de ventes aux enchères sont créées (Sotheby's 1744 et Christie's 1766 à Londres, la Chambre des commissaires-priseurs de Paris en 1801) organisant des ventes avec des catalogues documentés. Dès la fin du XVIIIe siècle, de nombreux musées sont créés en Europe servant à mettre l'art à la portée de tous. À partir de 1880, un nouveau style de marchands d’art apparaît grâce à une forte demande en provenance des États-Unis. Dès la fin du XIXe siècle, c'est un véritable marché à l’échelle mondiale qui commence à s'implanter. Les structures de l'actuel marché de l'art ont été ainsi mises en place dès le premier tiers du XXe siècle, avec le développement accéléré des transactions concernant l'art moderne et contemporain qui ont pris plus d'importance après la Seconde Guerre mondiale. Aujourd’hui, les acteurs du marché de l'art sont très variés : les artistes, les commissaires-priseurs, les galeries, les antiquaires, les critiques, les musées, les mécènes, les fondations, les hedge funds et les banques privées.
Une méga-base de données
Jusqu’à récemment, peu de personnes pouvaient se vanter de posséder la connaissance parfaite du marché de l’art, particulièrement au plan international. Les experts s’approvisionnaient principalement auprès des grandes maisons de vente pour obtenir les résultats des ventes les plus récentes. Thierry Ehrmann, un homme à la fois artiste contemporain portant un message et homme d’affaires avisé, mais aussi contesté, a entrepris de changer les choses à l’aide de la technologie la plus récente. Il est le fondateur et président du Groupe Serveur depuis les années 1980, groupe qui se spécialise dans la gestion de banques de données juridiques, judiciaires et scientifiques, et président fondateur de Artprice.com dans les années 1990, première banque de données artistiques au monde. Il est aussi artiste plasticien et créateur de la Demeure du Chaos à Saint-Romain-au-Mont-d'Or dans le Rhône en France, un domaine bourgeois du XVIIe siècle transformé par ses soins en une œuvre d'art controversée dont le motif est inspiré des attentats du 11 septembre 2001 et qui lui sert de siège social.

La création de Artprice est en soit une démarche titanesque au plan du travail de compilation accompli, du capital de risque investi, du temps nécessaire à assembler l’information, mais aussi et surtout une démarche incroyablement planifiée et systématique digne des meilleures théories de Machiavel que seul un homme comme Thierry Ehrmann dont la devise semble être ordo ab chao (du chaos naît l'ordre) pouvait mener à terme.

Le travail de confection des bases de données a débuté dans les années 1970 par l’achat de sociétés comme le Guide Enrique Mayer (1962/1987), le Dictionnaire des ventes d'art 1700-1900 du Docteur H. Mireur, le leader américain Sound View Press avec près de 50 bases de données sur les USA (1991), les Éditions Franck Van Wilder (1970) la Société Suisse Xylogic (spécialiste mondial des indices du marché de l'Art) (1985), la banque de données Bayer sur le marché de l'art anglo-saxon de 1700 à 1913, les Monogrammes et Signatures de Caplan (USA), ouvrage de référence mondial (1976), L'Argus du Livre de Collection et des manuscrits (France), l'ouvrage de référence mondiale (1982) et plusieurs autres. Il a ainsi réussi à constituer la plus grande collection de manuscrits et catalogues anciens annotés au monde qui a servi à créer la plus grande banque de données d'informations sur le marché de l’art qui permet de tracer les œuvres d'art au fil des siècles avec 108 millions d'images ou gravures d'œuvres d'Art de 1700 à nos jours commentées par des historiens d'art. De plus, ces bases de données sont constamment mises à jour par les données en provenance de près de 4500 Maisons de vente.

L’accumulation de données brutes n’était cependant suffisante pour tracer avec certitude les tendances du marché, car pour normaliser le marché de l'art, il a fallu passer par l'inventaire absolu des œuvres d'art et la biographie de centaines de milliers d'artistes du IV siècle av. J.-C. à nos jours, avec parfois des centaines d'homonymes auxquels il faut attribuer à chacun ses bonnes œuvres. L’ensemble de ces données (plus de 700 téraoctets) sont traitées à l’aide d’algorithmes et indices du marché développés depuis 1985 et emmagasinés dans des salles informatiques propriétés de Artprice avec près de 900 serveurs et opérant sur leurs propres fibres optiques.

Aujourd’hui, plus de 80 % des Maisons de Vente dans le monde font leurs catalogues à partir des données de Artprice, en temps réel ils ont la biographie de l'artiste, la traçabilité de l'œuvre et les cotes et indices de l'artiste pour estimer la mise à prix. Thierry Ehrmann affirme que Artprice a actuellement comme client 100 % des acteurs qui comptent dans le marché de l'art, les grands marchands, les grands collectionneurs, l'intégralité des Maisons de vente et les experts, le noyau dur, celui qui fait et défait les prix qu'on nomme les market-makers, soit 1 300 000 abonnés. Le fichier client compte plus de 18 milliards de logs, ce qui permet de savoir exactement ce que recherche ou possède les clients. Voilà l’information clé que recherchent les maisons de vente à travers le monde puisque l’effort de marketing qu’ils doivent faire pour rejoindre les vendeurs et les acheteurs représente de 70% à 80% de leur budget.

Enchères en ligne
À la suite d’un long débat judiciaire, Artprice sera en mesure d’offrir sous peu un service de mise en vente d’oeuvre d’art en ligne. Pour une enchère moyenne de 12 000 euros le vendeur, à travers une série de procédures, validera le meilleur acheteur de l'enchère, l'acheteur devra consigner physiquement par tout moyen de paiement à sa convenance la somme sur un compte de banque en fidéicommis, avec un identifiant et compte unique. 
Puis, après toute une série de procédures extrêmement codifiées, l'acheteur validera définitivement la vente et donnera mainlevée pour que le vendeur puisse percevoir le produit de son enchère et qu'Artprice, de son côté, perçoive sa commission entre 4,5 % et 9 %, selon les produits et services proposés pour cette enchère, chacun des 1,3 millions de membres étant qualifié par un indice de confiance.

En résumé
Tous les paramètres du marché ayant été correctement identifiés et enregistrés dans cette méga-base de données, la société Artprice.com a ainsi créé grâce à ses efforts techniques, financiers et stratégiques un quasi-monopole et s’est positionnée, comme l’affirme son président, comme n’ayant aucun concurrent réel étant les seuls à gérer plus d'un million de biographies avec aussi des artistes qui ne sont pas encore cotés et 108 millions d'images ou gravures d'œuvres d'art. Même la personne qui n'a pas d'atomes crochus avec Artprice est obligée de passer par eux pour un artiste qui n'est pas encore très connu, voire totalement inconnu. Il en est de même pour une œuvre rare à authentifier. L’approche de Artprice et de son fondateur, Thierry Ehrmann, est essentiellement basée sur une analyse rationnelle, historique et économique du marché. La question reste cependant entière, est-ce réellement la seule motivation des acheteurs et collectionneurs? Qu’en est-il de l’émotion, l’attachement au patrimoine, le simple plaisir des yeux et les modes, tous des sentiments propres à l’humain qui sont également des variables importantes du marché pouvant influer les ventes et les prix et non compilables dans une base de données analytique? Bien ou mal? Seul l’avenir pourra le confirmer.
Pensons à tous les domaines où l’information et la connaissance sont à la base de l’expertise et où un tel effort de réflexion et d’assemblage pourrait bouleverser complètement les pratiques et les règles du jeu et devenir des opportunités d’affaires.
Sources :  Artprice.com

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